Kalakuta Republik de Serge Aimé Coulibaly, Festival d’Avignon 2017 ©Christophe Raynaud de Lage

Dans le cadre du Focus Afrique Subsaharienne du Festival d’Avignon, le chorégraphe burkinabé Serge Aimé Coulibaly présente sa dernière création chorégraphique dans le cadre pittoresque et magique du Cloître des Célestins.

Initialement, Kalakuta Republik est le nom que Fela Kuti avait donné à son lieu de résidence dans la banlieue de Lagos. Ce lieu, tout comme le Shrine, salle mythique où il donnait des concerts et militait également contre les maux qui gangrenaient la société nigériane, reste aujourd’hui un symbole fort de la lutte des peuples et du militantisme par le biais de l’art.
Serge Aimé Coulibaly a souhaité créer un spectacle qui s’inspire de l’œuvre et du message de résistance de Fela Kuti, sans pour autant en faire une œuvre biographique, ni un hommage à sa musique. L’histoire sulfureuse de Fela et une partie de sa discographie ont servi de trame de fonds, et le chorégraphe originaire de Bobo-Dioulasso au Burkina Faso y a ajouté sa touche personnelle. Il s’est également inspiré de bien d’autres combats contre l’injustice et contre les dictats, menés en Afrique par les peuples, mais aussi par les artistes.

SERGE AIME COULIBALY, VISIONNAIRE MALGRE LUI

En 2014, alors qu’il créait le spectacle « Nuit Blanche à Ouagadougou », mettant en scène la révolte d’un peuple contre un gouvernement corrompu et installé au pouvoir depuis bien trop longtemps, une révolution était bel et bien en train de se tramer au Burkina Faso. Ce pays d’Afrique de l’Ouest, dirigé à l’époque et depuis 27 ans par le même homme, allait connaître un soulèvement populaire historique. L’ironie du sort est que pendant que « Nuit Blanche » se jouait au festival “Les Récréâtales” à Ouagadougou, le peuple était sorti massivement dans la rue pour empêcher les députés de voter une loi en faveur d’un renouvellement de mandat du dinosaure qui était au pouvoir… Cette mobilisation massive fut un des rares exemples qui a porté ses fruits, puisqu’elle a contribué à la chute d’un gouvernement entier !
Pendant que le spectacle se jouait dans un quartier populaire de Ouagadougou, les militaires instauraient un couvre-feu draconien. Les artistes du festival avaient alors décidé de donner leurs représentations envers et contre tout, et les
festivaliers de rester aux spectacles en signe de résistance.

LE COMBAT PAR LES ARTS

Lorsque l’on connaît cette histoire, on devine que Kalakuta Republik s’inscrit comme une suite logique à « Nuit Blanche à Ouagadougou». Il incarne les combats et les rêves d’un peuple (au sens large du terme), autant porté par l’espoir que par la désillusion. C’est aussi un message qui appelle les artistes à s’engager et à fédérer autour d’eux, à l’image des luttes menées par Fela Kuti, mais aussi de bien d’autres artistes africains contemporains, dont le combat continue toujours. Aujourd’hui, la célèbre phrase « Music is a weapon » de Fela prend tout son sens, et on peut désormais dire
aussi « Dance is a weapon ».

KALAKUTA REPUBLIK NE SE RACONTE PAS MAIS SE VIT

Les sept danseurs, dont le chorégraphe, la scénographie et la musique composée en plus de celle de Fela Kuti ne sont que du pain béni.Dans une ambiance de bar à la lumière chaude et feutrée, les corps se déploient, se contorsionnent, et sont rythmés au diapason de la musique. Dès le début, on se sent emporté dans un rythme continu, évoquant et invoquant une sorte de transe qui ne nous quitte pas jusqu’à la fin.
À travers la danse, ces corps expriment le rassemblement, les échanges, la rage de vivre, la rage de se battre, l’espoir, l’action… Au fil des tableaux qui composent le spectacle, la musique de Fela Kuti laisse la place à une bande-son créée pour le spectacle, traduisant clairement la complexité et la profondeur des problèmes qui minent le continent africain.
La performance des danseurs est à couper le souffle : leurs corps parlent, rient, crient, pleurent et se dépravent. On décrypte leurs mots et leurs maux, et on admire l’endurance et la force dont ils font preuve durant 1h45. Tous dotés d’un certain charisme qui apporte beaucoup de personnalité et de vie au spectacle, on ne peut qu’approuver le casting.
C’est sous une pluie incessante et assourdissante d’applaudissements que Kalakuta Republik, sans doute l’un des grands succès chorégraphiques de ce Festival d’Avignon, se termine.
Serge Aimé Coulibaly propose généralement des spectacles engagés qui interrogent ou dénoncent des problèmes spécifiques à l’Afrique. Au fil de sa carrière, c’est ce fil conducteur sur fond de militantisme qui nourrit ses scénarios. Ce qui est plaisant, c’est qu’aucun de ses spectacles ne se ressemblent, et qu’à chaque fois il parvient à produire une magie et une fraîcheur qui font de lui un grand artiste que l’on devine très généreux.