“Ecrits pour la parole”, Eva Doumbia ©Christian Milord 2017

La compagnie la Part du pauvre / Nana Triban était au Théâtre de l’Entrepôt du 12 au 14 juillet, pour présenter son spectacle « Écrits pour la parole » de Léonora Miano, mis en scène par Eva Doumbia.

Sur scène, six comédiennes dont une est également chanteuse, racontent des souvenirs liés à leur sentiment de ballottement entre deux cultures, mais aussi des récits propres à leur condition de femme. Ces femmes ont une histoire commune, liée à leurs origines et à leurs héritages culturels.

Ces afropéennes expliquent leurs difficultés à se construire face au climat qui prévaut en France, face à la lourde histoire qui relie l’Europe et l’Afrique et face aux stéréotypes engendrés par l’imaginaire collectif dont elles sont l’objet. La présence d’un « danseur- charmeur », très visible et très discret à la fois tout au long du spectacle, nous rappelle également la complexité de leur rapport aux hommes.

ASSUMER ET DIGERER L’HISTOIRE

Le spectacle « Écrits pour la parole » nous rappelle aussi l’âpreté de l’histoire et ses épisodes peu glorieux durant lesquels l’homme noir a été bafoué, humilié et méprisé. Comment appartenir sereinement à deux peuples quand l’un d’entre-eux a maltraité l’autre durant des siècles ? C’est finalement cette double et complexe appartenance qui amène inéluctablement la femme afropéenne à s’ériger, bien que dans une certaine douleur, comme gardienne des mémoires.

CONTRER LA PENSEE BINAIRE PAR L’INVENTION D’UN NOUVEAU LANGAGE

Autant à travers le texte qu’à travers la mise en scène, « Écrits pour la parole » soulève le problème de la pensée binaire qui domine en France : soit on est noire, soit on est française. Or, lorsque l’on naît d’une mère blanche et d’un père noir, c’est cette appartenance mitoyenne à deux cultures qui est censée créer une fusion génératrice d’une nouvelle richesse aboutissant à un langage nouveau. Ce serait la meilleure manière de briser les cloisons qui sclérosent les rapports humains. Malgré la souffrance et une certaine colère exprimées, le texte et la mise en scène nous proposent un message d’espoir et une nouvelle manière d’appréhender l’histoire à venir, d’où la naissance du mot « afropéenne ». Joué par des comédiennes justes et sincères, rythmé par une musique originale et emphatique à l’image de cette diversité culturelle, et ponctué d’autant de moments de drame que d’auto-dérision. «Écrits pour la parole» réussit le pari de nous bouleverser, nous interroger, mais aussi de nous faire rire. Peu importe que l’on soit noir, blanc, ou afropéen, on en ressort plein de questions et peut-être même avec de nouvelles réponses.

LÉONORA MIANO ET EVA DOUMBIA : L’ACCORD PARFAIT

Léonora Miano est une célèbre auteure franco-camerounaise ayant à son actif de nombreux écrits fréquemment récompensés de prestigieux prix littéraires, tels que le prix Goncourt des lycéens et le prix Fémina, pour ne citer que ceux-là. Femme engagée et menant un travail de réflexion permanent sur le peuple noir, son histoire, la question d’identité, elle défend l’idée d’une littérature et d’une identité afropéennes. En 2012, elle signe « Ecrits pour la parole », un texte consacré à la présence noire dans la France d’aujourd’hui où elle raconte une série d’anecdotes personnelles dont les personnages sont afropéens.

Eva Doumbia est une metteur en scène aux origines malienne, française et ivoirienne. Basée à Marseille, elle dirige la compagnie La Part du Pauvre / Nana Triban et mène un travail permanent de recherche et de création tourné vers les questions d’identité culturelle. A travers des réflexions, des récits et des témoignages, Eva fait partie de ces rares artistes qui rendent visibles les diversités culturelles. En mettant sur le plancher des questions que seul un artiste engagé a l’audace et le courage de traiter, Eva Doumbia, tout comme Léonora Miano, défend l’identité afropéenne. C’est ainsi que l’ensemble de son oeuvre met en lumière la difficulté d’appartenir à plusieurs cultures, surtout lorsque celles-ci on une histoire commune et douloureuse.