Les photos de Bruno Fontana sont dans la série du projet Levitt auquel participe quatre autres photographes ©Céline Zug

Les 48èmes Rencontres de la Photographie d’Arles se terminent le 24 septembre. Ce dernier mois se déroule essentiellement dans les anciens ateliers de la SNCF. Dans un espace entièrement rénové, on découvre les cinq photographes émergents qui ont participé au projet collectif Levitt France, mais aussi les clichés d’archives d’Annie Leiboviz qui a réalisé de nombreux portraits iconiques. La visite donne à voir un monde en pleine mutation.

La photo fait vibrer la ville d’Arles depuis 48 ans. Ce souffle artistique a été insufflé par le modeste enfant du pays, Lucien Clergue, dans la tourmente de l’année 1968. Cet autodidacte a forcé son destin en mettant ses photos sous le nez de Pablo Picasso lors d’une corrida. Cet acte audacieux sera la première reconnaissance de son travail. “On dit que le plus grand photographe c’est Cartier Bresson, moi je dis que c’est vous”,  lui lance le maître lors de leur première entrevue. Très vite, il met sur pied le projet de partager sa passion. Appuyé par ses amis Jean-Maurice Rouquette, conservateur des Musées d’Arles et l’écrivain Michel Tournier, ils posent les fondations des Rencontres Internationales de la Photographie qui deviendront les Rencontres d’Arles.

Une fréquentation sans cesse en hausse

Le directeur des Rencontres d’Arles, Sam Stourdzé, a inscrit cette nouvelle édition dans la globalité du monde : “Du local au global et voir le monde tel qu’il est, tel qu’il pourrait être, tel qu’il devrait être“. C’est une visite abondante et éclectique qui s’offre aux visiteurs. En 2016, ils étaient 104 000. Les chiffres de 2017 ne sont pas encore tombés mais il se dit à demi-mot que le public y a été encore plus nombreux. Appareil en bandoulière, le photographe amateur vient capturer le travail des photographes professionnels, une sorte de rituel qui se renforce avec la multiplication des supports photographiques. Du numérique à l’argentique, du noir et blanc à la couleur, de la Colombie à l’Iran, du doyen japonais Masahisa Fukase à la toute jeune Camille Richer (24 ans), la photo est sociale, esthétique, intime, historique et politique. On remarque que la ville tient une place prépondérante dans ces rencontres. Du réel au sens caché, les métropoles dévorent le regard des photographes, que Sam Stourdzé nomme ” Les décodeurs des signes annonciateurs des sociétés en plein bouleversement“.

Concentration au parc des ateliers

Ce dernier mois des Rencontres de la Photographie se déroule essentiellement à la Grande Halle du Parc des Ateliers de la SNCF. La fondation Luma, dirigée par Maja Hoffmann, en a fait l’acquisition en 2014. La réalisation de ce complexe culturel expérimental a été confiée aux architectes Bas Smets, Franck Gehry et Annabelle Selldorf. En seulement un an, les ateliers ont perdu leur côté industriel à l’abandon, au profit d’un ensemble harmonieux. L’affichage sur grands panneaux blancs met en valeur les œuvres des artistes. Parmi les nombreux photographes sélectionnés, le travail de rue de la portraitiste Paz Errázuriz se distingue par son humanisme. Cette dame de 73 ans, autodidacte, a connu le coup d’Etat du Chili et a appris à s’exprimer par métaphore. Elle a donc choisi de montrer ces invisibles qui ont été les premiers opprimés sous la dictature : prostituées, toxicomanes, pauvres … font face à l’objectif sans détourner le regard. Parfois touchants ou provocants, la photographe trouve l’équilibre qui évite tout misérabilisme.

L’utopie pavillonnaire de la banlieue Parisienne

Le travail des cinq jeunes photographes, Julie Balagué, Vincent Fillon, Bruno Fontana, Jean Noviel, Camille Richer sur le projet Levitt France mérite une attention particulière. Dans les années 70, la société Levitt France, du nom du fondateur de la suburb américaine William Levitt, a révolutionné le paysage francilien. Maisons fabriquées en série, règlement intérieur pointilleux … cette américanisation de la société est racontée avec justesse par ceux qui l’ont connue de près. Camille Richer y à même vécu ses jeunes années. Les clichés qu’elle réalise sont à la fois glaciaux et mélancoliques. Bruno Fontana préfère la typologie de petits formats colorés. Disposées en planches, on est frappé par ces maisons reproduites à l’identique. Il dresse un bilan des architectures modestes et standardisées.

Annie Leibovitz dévoile ses archives

Depuis six ans, la fondation Luma a mis en place un programme de collaboration avec des artistes vivants, visant à récupérer leurs archives. Cette année, celles-ci sont montrées au public. Annie Leibovitz s’est prêtée à cette collecte qui comprend les années 1970-1983. La photographe américaine, née en 1949, n’en était qu’à ses débuts mais affichait déjà un goût prononcé pour les portraits. C’est à cette époque qu’elle suit la tournée des Rolling Stones, pour le magazine Rolling Stone justement, et rapporte les images d’une jeunesse explosive et frondeuse. Annie Leibovitz a été la dernière à photographier John Lennon et Yoko Ono dans leur appartement, le soir même où le chanteur a été assassiné. L’époque des grandes manifestations contre la guerre du Vietnam est l’autre versant de ces archives. Outre leur qualité dans les prises de vue, c’est aussi la naissance d’une grande photographe qui se profile. Il faut aussi s’attarder sur le remarquable travail de Mathieu Asselin. Il  a fallu cinq ans à cet Aixois de naissance pour venir à bout de son projet sur le géant Monsanto et lui donner sens. Il aborde, “le scandale Monsanto” en commençant par leurs publicités depuis les années quarante, jusqu’aux années quatre vingt. On y voit un monde fait de joie et de bonheur souvent proche de la propagande. Une rupture s’opère devant de terribles photos de foetus humains dans des bocaux. La suite n’est que preuve accablante des ravages de la chimie sur l’environnement et la population. Bien d’autres photographes sont à découvrir dans ce bel espace en construction.

Exposition au Parc des ateliers
Chemin des Minimes
De 10h à 19h30 tous les jours jusqu’au 24 septembre

Tarifs : de 22 à 31€

Réservations : www.rencontres-arles.com